Téléprésence, fantômes, bases de données : des robots dans les musées (1)

Dans les salles du château d’Oiron (Deux-Sèvres), on peut croiser une Rolls-Royce de la robotique, Norio un droïde qui a pour fonction de permettre aux visiteurs handicapés moteurs de visiter les espaces d’exposition du château. Pour le moment, les visiteurs handicapés peuvent le piloter non pas de chez eux mais depuis un espace spécialement aménagé au rez de chaussée du château.

Cet irrésistible droïde est le symbole des transformations qui sont en train  de se jouer en sourdine dans le monde des musées et qui affectent notre rapport à l’art, à la culture et au patrimoine. De la fréquentation in situ et in visu héritée de l’expérience esthétique du Grand Tour, nous sommes en train de basculer irréversiblement vers une fréquentation de l’art in visu et ex situ.

Dans le même ordre d’idée on ne peut pas ne pas penser à l’Art Project de Google qui consiste à rendre accessible plus de 40 000 images haute résolution d’huile sur toile, de sculptures et de mobilier. Cette expérience de l’art qui repose sur la même expérience d’exploration du monde que Google Street View dessine à grande échelle une sensibilité qui se fonde sur la fréquentation in visu et ex situ donnant lieu parfois à des situations improbables à l’image du Tumblr The Camera in the mirror qui collectionne les selfies accidentels des robots de Google. Ambiance fantôme de l’Opéra…

Visiter des lieux de l’art et de la culture, c’est donc voir des lieux emblématiques désertés de présence humaine et parfois animés de présence fantomatique de robots. En janvier dernier, deux artistes contemporains, Joa Enxuto et Erica Love ont réalisé au Withney Museum une performance qui a pris la forme d’une conférence ayant pour titre Art Project 2023.

En faisant explicitement référence au projet de Google, Joa Enxuto et Erica Love interrogent le devenir d’une telle entreprise « philanthropique ». Pour le chercheur en sciences sociales et humaines, leur performance peut être considérée comme ce que l’historien Yvan Jablonka nomme une fiction de méthode c’est-à-dire une fabrication intellectuelle capable de s’écarter des faits pour penser les faits.

Voici en quelques mots les grands traits du scénario qu’ils ont imaginé  : Google achète au Withney Museum le bâtiment construit en 1963 par Marcel Breuer et le transforme en un lieu d’expérience augmentée de l’art. Les salles d’exposition sont devenues des salles immersives et interactives où les visiteurs peuvent avoir accès à des images hautes résolutions des oeuvres accrochées dans les plus grands musées du monde. Le bâtiment du Withney n’est plus un musée avec des cimaises mais un terminal où l’on peut consulter la grande base de données sur l’art de Google. Les visiteurs possédant les fameuses lunettes Google peuvent la consulter gratuitement. Pour les autres, il faut s’acquitter d’un droit d’entrée et ouvrir un compte Google.

L’exploration des collections – des bases de données – se fait avec l’aide d’algorithmes prescripteurs d’une part et accompagnée de Google Art Scholars d’autre part. Ces derniers sont des universitaires qui ont quitté  les labos des universités pour un salaire plus ronflant proposé par Google. Cette présence humaine hautement qualifiée est importante pour la société de Larry Page et de Sergueï Brin qui souhaitent toujours mettre en avant la dimension humaine dans le contexte des environnements numériques peuplés de légions d’algorithmes. 

Puis la gestion du bâtiment du Withney s’avère trop onéreuse pour Google qui décide alors de fermer le lieu et d’en construire une réplique en 3D. Mais au fil du temps, des légères aberrations commencent à apparaître dans les fichiers numériques, un grand nombre d’oeuvres commencent à disparaître des serveurs du moteur de recherche. Quelques mois plus tard, il n’y a plus aucune trace des oeuvres. Le récit de Joa Enxuto et Erica Love s’achève sur « L’avenir du musée » un article publié en 2023 dans la revue Art Forum et qui reprend à son compte la célèbre définition d’un musée par Marcel Breuer, l’architecte du Withney Museum :

« Il est plus facile de dire à quoi il (le musée) ne devrait pas ressembler. il ne devrait pas ressembler à un bâtiment de commerce ou de bureaux, il ne peut pas rappeler non plus un lieu de distraction facile. Sa forme et le matériaux dont il est construit devraient s’identifier à la masse d’une tour de cinquante étages et à celles des ponts, long d’un mille, au milieu de la jungle d’une ville bariolée. Il devrait être indépendant, (…) rejeter l’histoire tout en possédant un lien visuel avec la rue qui l’entoure. »

Cette conférence d’artiste qui est une vraie fiction de méthode expose avec beaucoup d’humour le scénario catastrophe d’une expérience de l’art à distance et curatée  par des algorithmes. Elle révèle aussi comment les experts en art (chercheurs, historiens, esthéticiens) jouent le rôle de médiateurs entre le public et non pas les collections mais les bases de données. Elle met en scène l’expérience de déterritorialisation de la fréquentation des oeuvres. A méditer.

Boîte noire : ce billet fait suite à une lecture d’un article de Mike Pepi intitulé Is a Museum a Database?:Institutional Conditions in Net Utopia.

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