Le mystère du robot inconnu enfin résolu !

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Voici plusieurs années, j’avais proposé à mes étudiants de master de recueillir des matériaux permettant d’esquisser une socio-histoire de la genèse du rock, en prenant pour terrain exploratoire la ville d’Avignon. Certains d’entre eux avaient choisi d’étudier la presse locale, les bornes temporelles fixées par convention correspondant aux années 1950-1960. Cette collecte se révéla féconde, la presse commentant abondamment l’irruption d’un genre musical et d’un style de vie qui, peu à peu, témoignaient de l’autonomisation de la jeunesse. Je ne commenterai évidemment pas ici les principaux résultats que ces travaux – souvent remarquables – mirent en évidence, mais je voudrais attirer l’attention des lecteurs de ce blog sur une photographie relativement insolite et qui n’a, depuis, cessé de m’intriguer, pour ne pas dire de me hanter.

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Publiée à la Une du Dauphiné Libéré du 08 mars 1954 cette photo est  exceptionnelle par le sujet qu’elle met en scène. Intitulée sobrement « Orchestre de robots », elle met à l’honneur la création d’un ingénieur belge nommé Zenon Specht. Interrogés sur l’origine de cet orchestre, mes collègues spécialistes de l’histoire du rock se perdirent en conjectures. Aussi avions-nous fini par abandonner tout espoir de retrouver la trace de cet orchestre et nous étions-nous plutôt concentré sur les enseignements épistémologiques de cette trouvaille iconographique à la signification irrésolue : lorsqu’on regarde cette photo, au premier regard, une iconologie du rock semble évidente. Elle est induite par la posture, le cadrage, l’assimilation d’une technicité ultramoderne à la culture, la guitare, centrale dans la composition. Avec un peu d’imagination ou un sens herméneutique hypertrophié, on peut même envisager cette photo comme une métaphore de la contamination précoce du rock par l’esprit du capitalisme…  Mais ici apparaît la limite de la posture du chercheur, qui observe rétrospectivement les phénomènes sociaux et cherche à en interpréter les traces, et ce fut la leçon principale que j’en tirais auprès de mes étudiants.

J’avais depuis non pas oublié cette photo, mais du moins m’étais-je résolu à ne pouvoir en percer l’énigme. Jusqu’au jour récent où, repensant à cet orchestre robotique, je décidai d’explorer à nouveau le web. Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir non seulement un site dédié aux robots-musiciens (https://continuo.wordpress.com/2011/07/18/les-robots-music-vol-1/) – l’orchestre de Zenon Specht n’était donc pas unique – mais aussi une vidéo mise en ligne en aout 2013 où l’on voit se produire les fameux robots en ferraille.

La scène ne dure que 7 petites secondes, mais, comme l’écrit un archiviste passionné sur un second site consacré aux robots musiciens dans les 50’s, « cela suffit pour hanter vos nuits ». En outre, il est frappant de constater à quel point ces robots s’inscrivent visuellement dans un imaginaire graphique qui rappelle celui des cartoons ou encore des films hollywoodiens de l’époque (http://seductionoftheindifferent.blogspot.fr/2007/07/comic-book-robot-design-in-40s.html). Mais de quoi – ou de qui ?- s’agissait-il au juste ?

The Trio Fantastique — made up of guitarist Wink, drummer Blink and saxophonist Nod — was the creation of a Belgian engineer with the Scifi name of Zenon Specht. The robot band was a feature of Antwerp’s Robot Club, but also appeared in fairs and made a tour of department stores in Paris and Lens, France in 1954 and 1959. Inspired by a number of robot musicians that had sprung up around the world following the war, Specht’s band was operated by piano roll technology, where a punched paper tape controlled electric switches that in turn controlled the operation of the band. The Trio’s repertoire included not only bebop but jazz, tangos and classical tunes as well. Anything, in fact, could be on the club’s dance program so long as it had been recorded on a paper tape. Although one news report suggested that the robots only pantomimed to music being played on a hidden record player, it would appear that Wink, Blink and Nod really did play their instruments (though when Nod introduced the songs, his voice was surely pre-recorded). Robot Club customers got three songs for a nickel. When the robots were done, they sat down. When another nickel was fed to them, the trio got up and swung out three more numbers. According to a contemporary news item, although the trio is « somewhat mechanical in their endeavors » it does manage to produce « faultless dance music. » It was certainly good enough music for the dancers in the Belgian night club

(http://io9.com/meet-the-retro-robot-band-from-the-fabulous-50s-1554703584)

Et il semble bien que cette présence des robots dans des orchestres aient connu de nombreux développements :

In the US, after audio animatronics examples implemented in Walt Disney theme parks during the 1960s, Chuck E. Cheese‘s terrific Pizza Time Theatre orchestra opened in San Jose, California in 1977. Active between 1977 and 1984 in various Chuck E. Cheese pizza-and-arcade parlors, the Pizza Time Theatre was conceived by Atari founder Nolan Bushnell and consisted of the following characters: Chuck E. Cheese and Helen Henny on vocals, Mr. Munch on keyboards, Jasper T. Jowls on guitar and Pasqually on percussion and accordion. Note, at the beginning, Chuck E. Cheese performed while smoking a cigarette.

Chuck E. Cheese’s main competitor was Aaron Fechter‘s Rock-Afire Explosion, an animatronic robot band playing rhythm and blues and rock’n’roll in Showbizz Pizza Place restaurants, active between 1980 in 1992. Created by Aaron Fechter and his company Creative Engineering, Inc. in Orlando, Florida, the life-sized characters wore animated latex masks and were partially computer controlled. They move in synch with whatever track is played but don’t produce sound themselves. Rock-Afire and Pizza Time Theatre eventually merged in 1984.

To no surprise, the French animatronic orchestra Les Robots-Music created by Edouard Diomgar during the 1950s are closer to the Trio Fantastique than Rock-Afire Explosion. An ex-POW in Germany during WWII, Diomgar was an engineer willing to raise money for his ex-POWs relief foundation (whose logo can be seen on the bass drum). During the 1950s and 1960s, he exhibited his robots trio at fun fairs, open air markets or train stations in France. The trio consisted of Ernest, a saxophonist, Oscar, an accordionist and Anatole, the drummer, each playing real, traditional instruments. Automatically synchronized, the bots’ movements are impulsed by photoelectric cells reading punch cards, sending information to arms and fingers via electromagnetic action. Most importantly, the robots actually produce music from their instruments, contrary to playback systems in US animatronic. Only the sound of the saxophone is replaced by what sounds like a mechanical Ondioline. Their repertoire includes everything from French musette accordion and popular songs, twist and rock’n’roll numbers from the 1960s, US musicals (#1, Leonard Bernstein) or jazz (#6, Sidney Bechet). On other discs – there were four LPs by Les Robots-Music released in the late 1960s and 1970s – they also cover waltzes by Johann Strauss or French operetta. Les Robots-Music were exhibited during an all-robot show in Berlin’s Museum für Kommunikation in 2007 – some pictures on this Flickr page.

(https://continuo.wordpress.com/2011/07/18/les-robots-music-vol-1/

Finalement, plusieurs années après avoir découvert la photo de l’orchestre de robots belges dans un article du Dauphiné Libéré, l’énigme est résolue et il est même possible de donner un nom à chacun des musiciens de métal. J’ignore s’il existe des interviews des concepteurs de ces orchestres de robots, mais de tels documents constitueraient un matériau de première importance, à la fois pour les historiens du rock et pour les historiens de la « robotique culturelle ». S’ouvre donc ici un vaste champ à explorer, sur l’imaginaire et les représentations robotiques dans les différents champs culturels, notamment la BD et le cinéma, mais aussi et plus spécifiquement sur la présence des robots dans l’univers musical, du Trio fantastique en passant par Kraftwerk et autres artefacts contemporains…

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Capture d’écran 2014-12-11 à 23.40.55

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