Hitchbot, nouveau maître du suspens ?

Après avoir traversé le Canada d’Est en Ouest, Hitchbot, le robot auto-stoppeur, s’apprête à effectuer une traversée de l’Allemagne à partir du 13 février prochain. Le caractère inédit de l’expérience tient évidemment moins au type d’interaction suscité – prendre un charge un auto-stoppeur, ce qui reste en soi plutôt banal – qu’à la nature même des ontologies mises en présence. Il est en effet plutôt inattendu de croiser un tel passager, à la fois concentré de technologie et artefact au design « bon enfant », affublé de jambes et de bras semblables à ces boudins flottants utilisés par les enfants dans les piscines, chaussé de bottes plastiques jaunes, et arborant un sourire lumineux « rouge diodes ».  Selon les concepteurs de Hitchbot, cette expérience devait permettre d’analyser la manière dont les humains se comportent à l’égard des robots, la façon dont ils les considèrent et les traitent.

En effet, tandis que nous nous préoccupons essentiellement de savoir ce que les robots font aux humains, la question de savoir ce que les humains font aux robots réintroduisait un principe anthropologique de symétrie dans la relation entre ces deux types d’entités, et si l’on peut dire, le type de regard que l’un porte sur l’autre. Un tel travail a déjà été mené, par exemple au musée du Quai Branly où déambule un robot spectateur (http://www.quaibranly.fr/fr/enseignement/la-recherche/projet-le-robot-berenson.html), mais dans le cas du robot auto-stoppeur, le dispositif est sensiblement différent puisqu’on quitte l’espace institutionnel – qui n’est pas sans lien avec l’habitus spectatoriel – pour un autre type d’espace qui met en jeu un modèle de relations sociales également codifiées mais  différentes de celles qui sont généralement attendues à l’intérieur d’un musée. Une sociologie de l’auto-stop s’intéresserait avant tout à la façon dont l’auto-stoppeur inspire ou non confiance et maximise ses chances d’être pris en charge, à la présentation de soi à bord du véhicule, aux thèmes et sujets abordés ou évités, aux tactiques de reconnaissance réciproque entre le conducteur et son passager, etc. Or, dans le cas de Hitchbot, plusieurs questions sont posées : d’une part, tendons-nous à anthropomorphiser la machine, à lui prêter des émotions, des compétences, des capacités ? D’autre part, déployons-nous des règles sociales particulières dans ce type d’interaction, telles par exemple que l’usage de la politesse, ou faisons-nous preuve de considérations relevant de l’éthique ou du souci d’autrui, par exemple en prenant soin d’installer le robot dans une position jugée confortable ou sécurisante ou d’aller plus loin que prévu pour le déposer à un endroit où nous pensons qu’il aura plus de chance d’être recueilli ? Egalement, accordons-nous plus de confiance à la machine qu’à l’humain lorsque nous prenons la décision de la faire monter dans notre véhicule ? Et à partir de quels critères ? Enfin, comme le faisait remarquer un commentateur sur un blog, est-il impossible qu’un individu ait songé à démonter le robot pour le revendre en pièces détachées, ou pour le dire autrement, ne reconnaisse pas le robot comme une altérité certes dissemblable mais méritant d’être prise en considération pour des raisons qui ne seraient pas qu’utilitaristes ?

Cet ensemble de questions sont très bien résumées dans les observations qu’Emmanuel Grimaud a pu poser à partir de la fréquentation de robots humanoïdes, même si la question de l’acceptabilité sociale – voire affective – du robot ne semble pas devoir se réduire à sa qualité imitative humanoïde :

« Ce jeu d’excitation métaphysique se pratique depuis fort longtemps : face à une créature qui n’est pas vivante, on stimule nos mécanismes de croyance et d’attribution en cherchant à ramener l’objet qu’on a en face de nous à quelque chose de connu ou de familier. Face à un robot à forme humaine, on a tendance à projeter des caractéristiques anthropomorphiques, comme si on avait à faire à un être humain; cette capacité est très ancrée dans le cerveau. On peut être déçu dans un premier temps lorsqu’on se rend compte qu’il s’agit d’une machine, puis deux minutes plus tard, il suffit qu’elle vous regarde soudain dans les yeux ou bouge un doigt de manière réaliste, pour que la confusion s’installe à nouveau. Les humanoïdes sont revenus en force dans les années 80. Les roboticiens se sont aperçus que pour qu’un robot soit socialement acceptable; il fallait qu’il se comporte autant que possible de façon anthropomorphique. Les roboticiens japonais sont persuadés que la ressemblance humaine facilite les interactions sociales et ils en jouent » (http://ecrans.liberation.fr/ecrans/2013/04/02/pour-les-japonais-l-humanoide-facilite-les-interactions-sociales_953606)

En attendant d’en savoir plus sur les résultats tirés de cette expérience par les concepteurs de Hitchbot, je propose aux lecteurs de méditer sur ce qui se passerait si Hitchbot devait être pris en stop par une Google Car sans conducteur : Hitchobot s’emparerait-il du volant pour détourner le véhicule de son trajet initial ou prendre à son tour en stop un humain ? On le voit, le potentiel fictionnel de cette expérience n’est pas sans intérêt !

ON N’ARRÊTE PAS LE PROGRÈS – HitchBot, le robot auto-stoppeur qui a traversé le Canada (http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2014/08/22/on-narrete-pas-le-progres-hitchbot-le-robot-auto-stoppeur-qui-a-traverse-le-canada/)

HitchBot, ce drôle d'auto-stoppeur sur les routes canadiennes. (Reuters/Paul Darrow)

Des automobilistes canadiens ont croisé pendant l’été un drôle d’auto-stoppeur. Des bras et des jambes en frites de piscine en mousse, des bottes jaunes en caoutchouc, un siège rehausseur avec un pied télescopique pour regarder les voitures passer (ou s’arrêter)… HitchBot n’est pas passé inaperçu. Ce robot conçu par l’université Ryerson de Toronto a eu pour mission de rallier Victoria, la capitale de la Colombie Britannique dans l’extrême ouest du Canada, depuis Halifax, ville côtière et capitale de la province de Nouvelle-Ecosse, à l’est.

Trajet de HitchBot à travers le Canada (Hitchbot.me).

Pourquoi cette étrange mission ? « Nous sommes généralement intéressés de savoir si nous pouvons faire confiance aux robots [dans notre vie quotidienne]. Mais est-ce que les robots peuvent faire confiance aux humains ? », s’est interrogée Frauke Zeller, cocréatrice de HitchBot. Des chercheurs de plusieurs disciplines, de l’ingénierie mécanique aux sciences humaines en passant par la programmation informatique, ont donc tenté l’expérience pour étudier les réactions des automobilistes face à ce robot pouvant parler – et tester quelques nouvelles technologies au passage.

Très vite, HitchBot est devenu une véritable célébrité au Canada et les automobilistes n’ont pas manqué pour l’avancer de quelques bornes – ou bien de près de 1 000 kilomètres pour l’un d’entre eux. Avec à la clé de multiples photos souvenirs qui ont émergé sur les réseaux sociaux.

http://instagram.com/p/rsVpGsDHmg/embed/

http://instagram.com/p/rKLZ6kvigX/embed/

http://instagram.com/p/r27OJeiv_u/embed/

http://instagram.com/p/r2r2VHHXhB/embed/

http://instagram.com/p/rcgpeAPikp/embed/

http://instagram.com/p/rlfJRqJVc2/embed/

http://instagram.com/p/rmUv5wmuFO/embed/

Après plusieurs milliers de kilomètres parcourus et peut-être autant de rencontres, HitchBot est arrivé jeudi 21 août à destination. Les chercheurs vont désormais analyser les données collectées tout au long du périple pour livrer les dessous d’une « relation avec la technologie et les robots (…) comme les notions de sécurité et de confiance », selon Frauke Zeller.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s