Le modèle et le réel : l’algorithme du chien de berger ?

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La tentation modélisatrice et la volonté de transformer le monde en un gigantesque code sont  sans limite, et rien ne semble pouvoir échapper à l’ambition de cette nouvelle mathésis universalis. Il arrive cependant que le décalage entre la modélisation du monde et la complexité du vivant soit tel que les efforts des scientifiques nous apparaissent alors comme ridicules ou absurdes par leur volonté abusivement simplificatrice : tel est le cas de la tentative menée par une équipe de chercheurs d’Uppsala qui aurait – la formule a été elle-même reprise par de nombreux journaux cédant à la facilité de ce que Pierre Bourdieu qualifia jadis de « circulation circulaire de l’information » – décryptés « ‘l’algorithme du chien de berger », rien de moins.
Il se trouve que l’auteur de ces lignes est lui -même à ses heures éleveur passionné de moutons et dresseur de chiens de bergers. A ce titre, je voudrais montrer comment la « découverte de l’algorithme du chien de berger » est à l’informatique ce que l’idée selon laquelle « si la théorie ne correspond pas au réel, alors, c’est que le réel a tort » est à l’économie orthodoxe. Car en soi le problème n’est pas le modèle proposé soit faux mais qu’il ne tienne absolument pas compte de toutes une série de variables explicatives qui permettent – empiriquement – de comprendre ce qu’est « réellement » un chien de berger.
La première approximation découle de ce que le modèle proposé généralise à l’ensemble des chiens de berger ce qui a été observé à partir d’un kelpie australien équipé d’un harnais GPS pour en mesurer tous les déplacements. Or, il se trouve que chaque race de chien de berger travaille d’une manière spécifique et qu’un border collie, un labrit, un kelpie ou un beauceron n’ont pas les mêmes aptitudes ni les mêmes méthodes. A l’intérieur d’une même race – disons par exemple le border collie – on trouve des sujets adoptant des comportements distincts et ce fait, bien connu de tout éleveur de border, est suffisamment établi pour que les juges experts confirmateurs de la race aient distingué une typologie des comportements possibles lors du travail au troupeau, reposant sur la distinction entre les chiens rabatteurs, pousseurs ou bloqueurs. En équipant trois border collie appartenant respectivement à ces trois types, les chercheurs auraient obtenu trois modèles différents. Par ailleurs, les border collie se caractérisent par une aptitude acquise mais plus ou moins variable d’un sujet à l’autre, parfois très fortement et parfois très faiblement exprimée, qu’on nomme « l’oeil ». Par ce terme, on désigne l’aptitude innée du chien à déplacer ou à contenir les animaux à plus ou moins grande distance du troupeau, aptitude qui conditionne elle-même la plus ou moins grande mobilité du chien. Certains chiens de la race ressemblent presque à des chiens d’arrêt tandis que d’autres, dépourvus d' »oeil », se situent du côté des chiens courants.
Du fait même de la variété des attitudes au travail, le chien de berger ne se réduit pas au modèle proposé, résumé ainsi dans le journal 20 minutes : « «Nous avons dû imaginer ce que le chien voyait pour développer notre modèle. Grosso modo, il aperçoit des choses blanches et touffues devant lui. S’il voit des espaces entre les moutons, ou si ces espaces grossissent, le chien doit les rassembler», explique Andrew King dans un communiqué. «Si vous observez des chiens de berger en action, le chien va et vient derrière le troupeau exactement de la même façon que ce que donne notre modèle», assure-t-il (http://www.20minutes.fr/insolite/1432883-20140827-chien-berger-algorithme-decryptes) En effet, certains chiens ne vont et ne viennent pas ou très peu derrière le troupeau – ceux qui sont capables de travailler à grande distance ou d’exercer une certaine pression sur le troupeau, ce que les experts nomment « la puissance » qui est également une aptitude naturelle amplifiée par la sélection génétique – alors que d’autres font de véritables mouvements d’essuie-glace. De même, je ne crois pas simplement que le chien voit uniquement des « choses blanches et touffues » : un chien est parfaitement capable de discerner un bélier d’une brebis, et les moutons ne sont pas des individus neutres : le chien de berger distinguera un bélier agressif d’une brebis placide, et, le cas échéant, conduira le troupeau de sorte qu’il évite la confrontation avec le troupeau. J’ajoute qu’un troupeau est un ensemble hiérarchisé, avec ses leaders, ses protecteurs et ses protégés, et que différents rôles sociaux sont assignés à différents ovins au sein d’un même ensemble. Le bon chien est donc capable de sentir ces « lois » d’organisation sociale, et d’exercer une pression sur certains sujets plutôt que d’autres en fonction des événements.
Je ne développerai pas ici plus avant mes arguments circonstanciels sur les chiens de berger et leur façon de travailler : je ne prétends pas ici décrier la modélisation du monde – bien que cette opération soit philosophiquement et politiquement discutable, mais là n’était pas mon propos – mais j’ai souhaité, par un exemple très simple qui m’est fourni par l’expérience, montrer que le chien de berger était peut-être un être plus complexe et moins réductible à la loi du code que ce que les experts d’Uppasala ont prétendu démontrer. Car si leur modèle est mathématiquement juste, il s’agit d’une justesse qui ne rend pas justice ni aux comportements réels des moutons, ni à celle de chiens – je veux ici parler du border collie – dont certains spécialistes ont montré qu’ils maîtrisaient plusieurs dizaines de mots et savaient mobiliser une forme d’intelligence très développée au sein de l’univers canin, et qui peuvent contrôler un troupeau de multiples manières en interagissant avec l’homme. Entre Turing et Levi-Strauss, une voie est sans doute possible, mais elle requiert une grande attention à la « chose elle même » comme disait Hegel. Mais de là à ce que l’algorithme serve à gérer les mouvements de foule…

Et bientôt un robot berger ?

Joël Ignasse

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Publié le 28-08-2014 à 11h01

Deux règles simples suffisent à rassembler et à guider un grand troupeau de moutons. Des robots pourraient les exécuter.

Des moutons équipés de sac à dos GPS. Jennifer Morton Des moutons équipés de sac à dos GPS. Jennifer Morton

GPS. Berger Belge, bobtail, colley…il existe plus d’une trentaine de races de chiens de berger. Leur rôle : assister le berger et veiller à la cohésion du troupeau pouvant rassembler jusqu’à une centaine de bêtes. Pour comprendre comment ils font leur travail, un troupeau de moutons et un chien de berger ont été équipés avec des sacs à dos contenant des dispositifs GPS très précis conçus par des scientifiques du Royal Veterinary College de Londres.

Des applications en robotique

Les données récoltées ont été analysées par Daniel Strömbom et son équipe de l’Université d’Uppsala qui en a déduit un modèle mathématique décrit dans le Journal of the Royal Society Interface. Il en ressort que les chiens de berger usent d’une stratégie simple fondée sur deux règles : rassembler les moutons quand ils sont dispersés et les conduire vers l’avant quand ils sont regroupés. Avec ce modèle, un seul chien pourrait rassembler un troupeau de plus de 100 têtes estiment les scientifiques.

LACUNES. « Nous avons dû réfléchir à ce que le chien pouvait voir pour développer notre modèle. Il voit essentiellement des choses blanches et molletonnées en face de lui. Si le chien voit des lacunes entre ces taches, il a besoin de les rassembler. Si le troupeau est cohérent, le chien va pousser le troupeau vers la cible, vers l’avant » explique Daniel Strömbom.

Le modèle mis au point pourrait servir au développement de « robots bergers » interagissant avec les mêmes règles que les chiens (mais pas forcément avec les mêmes résultats!). « Il peut aussi servir de base à des techniques de contrôle des foules ou de nettoyage de l’environnement » conclut Andrew King, de l’université de Swansea.

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« Meuuuuuh… Bip, bip, bip ! » : la vache et le (robot) prisonnier

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« Il y a des ordinateurs, je sais, où tout est écrit. Ce que les truies mangent, quand elles font leurs petits, combien, etc. C’est écrit aussi quand elles partent. Maman m’a expliqué qu’on ne peut rien changer parce que sinon ça désorganiserait tout. Il faut suivre l’ordinateur. Mais l’ordinateur, lui, ne connaît pas les truies, il ne peut pas les reconnaître, c’est juste des chiffres. Quand les chiffres ne correspondent pas, hop, les truies partent » (Jocelyne Porcher, Christine Tribondeau, Une vie de cochons, La Découverte, 2008, p. 23).

Ce soir, l’ami Nicolas (Thély), professeur à Rennes 2 et contributeur de ce blog, m’a envoyé un article de presse, presque comme un défi : on va voir ce qu’on va voir ! Il y est question de vaches et d’un robot. Débrouilles toi avec ça 🙂

Que nous raconte cet article ? :

« Un robot qui se « balade », tout seul, entre des bâtiments d’élevage pour nourrir des vaches. Cette hypothèse futuriste n’en est plus une. Elle est devenue réalité. Certes, ce type d’équipement n’est pas aussi répandu que les salles de traite automatisées mais il commence à se développer.Au niveau de la région Centre, le premier robot « nourrisseur » vient d’être installé dans une exploitation du Loiret. Plus exactement dans celle du GAEC Petit, à Villemoutiers, dans le Gâtinais.

Depuis le 15 août

C’est sous l’impulsion de Nicolas Petit, qui gère la ferme avec son frère et son père, que l’idée a germé après la lecture d’un article dans un magazine spécialisé. Elle a fait son chemin technique sous l’impulsion du Lely Center de Nitry, à côté d’Auxerre. De fil en aiguille, elle est sortie de terre. Au point que le robot est en service depuis le 15 août. Il a fait l’objet d’un certain nombre d’attentions pour s’assurer qu’il ne déraille pas. C’est une première pour le concessionnaire et c’est un changement d’habitudes conséquent pour les exploitants. Il l’est nettement moins pour les vaches qui ne sont pas effarouchées par ce nouveau venu dans leur quotidien. Le robot fait des mouvements lents et réguliers. Et leur donne à manger.

« Avant, nous préparions la ration des vaches pour la journée dans une mélangeuse », détaille Nicolas Petit. « C’est un peu comme si nous préparions une salade le matin. En fin de journée, avec la vinaigrette, la salade est moins bonne. Le robot, lui, fait des rations à la carte. Il ne s’arrête pratiquement jamais. Les vaches sont mieux nourries. »

Alors, je branche mon bot générateur de pensées automatiques et je le laisse « réfléchir ». Il m’indique que les questions suscitées par cette « innovation » sont multiples  mais placées sous le signe de l’éthique et de la phénoménologie : le robot maximise t-il le bien être de la vache ? Car certes, elle est mieux nourrie, mais la véritable finalité de cette opération est-elle de de réguler son alimentation ou n’est-elle pas plutôt d’accroître son rendement, mesurable en litres de lait ? Par ailleurs, alors que le divorce entre le paysan et l’agriculteur n’a jamais été aussi signifiant du mouvement en apparence inexorable de technicisation d’une industrie agro-alimentaire hyper-productiviste (plénonasme !), l’introduction d’un tel robot sur une exploitation agricole crédibilise le scénario de « la ferme des mille vaches » et sa généralisation à l’ensemble d’un pays, l’activité robotique – non salariée, non syndiquée, non fatigable – venant utilement se substituer à celle de l’humain. Très clairement, la ferme est devenue une usine ! Cet équipement robotique fait en outre inévitablement songer à ce que des designers ont inventé pour adoucir l’élevage industriel, tel le programme Pig Chase élaboré par la Utrecht School of the Arts, écran tactile supposé médiatiser la relation entre l’éleveur de porcins et son cheptel, invention cynique qui marque notre incapacité à nouer une relation « humaine » avec l’animal d’élevage et déplace le problème à l’aide d’un gadget technologique faussement fun et branché. Enfin, quel type de considération l’agriculteur porte t-il à son robot ? Le voit-il comme une simple machine, un investissement à rentabiliser, ou finira-t-il par le considérer comme une sorte d’acolyte, à mi chemin entre l’objet et l’agent ? Une anecdote rapportée par Faith D’Aluisio et Peter Menzel dans leur ouvrage Robotsapiens (2000) est à cet égard éclairante : interrogée sur le statut qu’elle accorde à AIBO, son chien-robot de compagnie, une famille japonaise témoigne de ce qu’elle ne la considère pas comme une machine et qu’elle fait partie de la famille » (voir Jason Michel, « De l’animal machine à la machine animal », in Animal, Azimuts, 39, 2013).

A un autre niveau, je ne peux m’empêcher de me demander si le robot est à considérer comme une sorte de kapo servile, exécuteur machinique des basses oeuvres agricoles, ou comme un compagnon d’infortune des bovins qu’il nourrit. Dans ses Concepts fondamentaux de la métaphysique, nous rappelle Peter Sloterdijk (Chimères, 81, 2014), « le pouvoir être dans le monde des êtres détermine le critère de leur rang ontologique » (p. 26). Ainsi la pierre serait l’étant le plus fermé au monde, tandis que l’homme « se situe à la limite supérieure dans la clairière de l’Etre » en tant que « configurateur de monde », tandis que l’animal, à la fois sensible en même temps que pauvre en /au monde, se situe en position médiane. Mais alors, quid du robot ? S’il est possible d’accorder à la pierre un statut ontologique, aussi réduit fut-il en terme de ce que Heidegger nomme l’Ek-Stase, l’ouverture au monde, qu’en est-il du robot ?