La conquête de l’ubiquité : des robots dans les musées (3)

Il est certes un peu facile de reprendre le titre d’un article de Paul Valéry à propos du devenir des œuvres d’art, mais cette expression « la conquête de l’ubiquité » prend son sens aujourd’hui dans les lieux d’art et de culture. Dans un précédent billet, nous nous sommes arrêtés sur cette expérimentation qui s’est déroulée en août dernier à la Tate Britain : un robot spécialement conçu par des designers permettait à des internautes de visiter à distance le musée en contrôlant le déplacement de la machine et aussi l’inclinaison des capteurs vidéos. La fréquentation des œuvres d’art se place alors sous le régime d’une expérience de la présence à distance permettant d’explorer in visu quelques grands chefs d’œuvre du musée londonien. Un article paru cette semaine dans la quotidien régional Le Journal de Saône-et-Loire revient sur l’acquisition par la ville d’Autun d’un robot pour visiter à distance le musée d’art et d’histoire Rolin. Il s’agit plus précisément d’un robot Beam pro qui en apparence ne ressemble en rien à un robot humanoïde mais plus à une tablette posée à la verticale sur un socle mobile. On le voit ici dans un contexte bien particulier : c’était en mars 2014 dans le cadre d’une conférence TED donnée par Edward Snowden. Ne pouvant sortir du territoire russe, le lanceur d’alerte est intervenu à Vancouver par le biais de ce robot. Par robot, il faut entendre ici une machine qui est capable de matérialiser la présence physique d’une personne alors qu’elle n’est pas sur place. En d’autres termes, cette machine conçue par des français (AWABot) et des américains (Beam Pro) permet le don d’ubiquité, d’être ici et là. La société AWAbot avait déjà expérimenté la présence de robot dans un lieu d’art et de culture en mai dernier dans le cadre de la nuit des musées. Trois robots Beam Pro permettaient en effet de visiter, de 19h à minuit, les allées du musée gallo-romain de Lyon  situé sur la colline de Fourvière. (Cliquer ici pour consulter le reportage de France 3). beam-musée L’acquisition du musée Rolin de la ville d’Autun marque donc une étape majeure : il ne s’agit plus de démonstration temporaire mais de la mise en place d’un nouveau service à destination des publics :

« Cette technologie, utilisée notamment aux États-Unis, pour permettre aux élèves malades d’assister aux cours depuis leur lit d’hôpital, peut être adaptée pour que des visiteurs du monde entier ou ayant des problèmes de mobilité puissent visiter le musée Rolin comme s’ils y étaient, en totale liberté », explique Vincent Chauvet, adjoint au maire d’Autun en charge de l’embellissement général de la ville, de la rénovation du patrimoine historique et de l’accessibilité.

L’introduction de robots de téléprésence entraîne une nouvelle définition des services du musée et soulève la question des effets de l’optimisation du rendement des visites des lieux de l’art :

« Cette volonté d’acquérir un robot de télé présence pour le musée Rolin, chère à Anne Pasquier, responsable du service patrimoine de la Ville, a remporté un appel à projet du ministère de la Culture. Ainsi l’État participera financièrement à hauteur de 18 000 € à l’investissement, qui comprend l’acquisition du robot, l’accès au réseau Beam Pro, le développement du portail web et la communication », avance l’adjoint au maire d’Autun en charge du dossier. Le conseil régional de Bourgogne, a priori très emballé lui aussi par le projet, et l’Europe, devraient également mettre la main à la poche pour un montant de 25 000 € environ. « Il ne devrait rester à la charge de la ville d’Autun que 9 780 €, le coût global de l’investissement étant de 52 780 €. Mais nous ferons appel à des mécènes dont la société Orange qui est déjà partenaire du musée Rolin », détaille Vincent Chauvet qui travaille à d’autres partenariats. « Pour la municipalité, le coût sera très probablement nul. Et cet investissement permettra de dégager des recettes », assure l’élu.

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Vers la robotisation des musées ? A propos de « When the Art is watching you »

Désormais les lieux de l’art abritent des robots-médiateurs (Tate Britain), des robots-artistes (Jeu de Paume), et des robots-commissaires d’exposition (Le Mur – Collection Antoine de Galbert). Mais à trop concentrer notre attention sur ces nouveaux opérateurs artistiques, on en oublierait la présence d’autres machines (audio-guides, tablettes, consoles de jeu et smartphones) qui contribuent à la production, in situ, de nouveaux gisements d’informations. Dans l’article « When the Art is watching you »publié le 11 décembre 2014 dans The Wall Street Journal, la journaliste Ellen Gamerman propose une thèse particulièrement intéressante :

At today’s museums, all eyes aren’t just on the art. They’re on the visitors.

Ellen Gamerman fait notamment référence aux différents services de médiation proposés par les grands musées internationaux et notamment par le Dallas Museum of Art (DMA) et le Metropolitan Museum of Art de New-York (MET)

De fait, la journaliste pointe l’attention de ses lecteurs vers un modèle contemporain de la surveillance généralisée, qui n’est plus celui de la délation optique, mais qui relève de ce que le philosophe Dominique Quessada nomme la « sousveillance » :

Nous avons à faire à des processus qui anticipent à travers des un ensemble de logiciels d’analyse de bases de données interconnectées et de programmes de reconnaissance de comportements plus ou moins déviants,les événements délictuels à venir.”  “De la souveillance, La surveillance globale, un nouveau mode de gouvernementabilité”, In Multitudes n°40, hiver 2010, p.54

Bien entendu dans notre contexte, il faut substituer à la notion de dangerosité la notion de goût. De là, l’idée de formuler une hypothèse assez osée et d’envisager le musée comme un robot sans corps ni apparence physique autre que son architecture capable de percevoir son environnement, d’en donner une représentation et d’agir en fonction (n’est-ce pas là la définition d’un robot ?). Pour le moment nous n’y sommes pas mais à la lecture de l’article du Wall Street Journal, on comprend bien que ce qui est en train de se jouer, c’est une tendance générale à l’élaboration de transformer ces grands lieux de l’art en système intelligent capable d’adapter l’industrialisation du goût à la multiplicité des goûts individuels. [Cf.  à ce sujet l’excellent article de Nicolas Auray et Michel Gensollen  paru en 2007 dans l’ouvrage Goût à vendre. Essais sur la captation esthétique dirigé par Olivier Assoulay]. Mais reprenons ici les différents passages de l’article du Wall Street Journal qui appuient notre audacieuse hypothèse : 1 . Mieux comprendre les comportements des visiteurs :

At the Dallas Museum of Art, a frequent-visitor program asks guests to check in at spots around the building via their phones or on kiosks. By doing so, members win points toward rewards, like free parking, special-exhibition tickets or private use of the museum’s movie theater. The museum then filters the data to better understand guests’ behavior, like how often they visit, which shows they flock to and what art they ignore.

2. Mieux envisager les tendances : 

The Minneapolis Institute of Arts analyzes data from tens of thousands of visitor surveys to help make certain curatorial decisions. If the numbers indicate people aren’t so interested in a coming show, it might be reworked, postponed or moved to a smaller gallery. “It’s really a culture shift in museums for the curators to pay attention not just to what’s significant art historically, but also what’s perhaps on trend,” says Kristin Prestegaard, the museum’s chief engagement officer.

3. Savoir exactement ce que les gens ont vu :

More detailed information could help the museum deliver more personalized experiences to visitors, Mr. Sreenivasan [ndlr. the Met’s chief digital officer] said. “I want to be able to know exactly what people have seen, what they love, what they want to see more of, and have the ability to serve it up to them instantly,” he said. For example, “If someone loves a painting they’re looking at, they could get an instant coupon for the catalog, or a meal being sold at the cafeteria that’s based on it.”

4. Employer de nouveaux personnels  :

In a world where statistics used to be gathered by a guy in a gallery with a clicker, the big-data push is a potential game-changer. Today, when some museums make a pitch to prospective sponsors, they come armed with sophisticated graphs indicating what types of people come to the museum, what brings them there and why. Understanding audience behavior enables museums to target marketing for future exhibits or personalize messages to visitors based on their past viewing history. From an educational standpoint, data can help museums find the most effective tools for teaching their audiences about the art on the walls. In recent months, New York’s Metropolitan Museum of Art, the Museum of Fine Arts in Boston, the Nelson-Atkins Museum of Art in Kansas City, Mo., and the Minneapolis museum have all launched national searches for data analysts.

Bien entendu, cette entreprise de captation des données dans un tel contexte de pratiques culturelles soulève des questions de droit :

“When you’re looking at the art, you don’t want the art looking back at you,” said Marc Rotenberg, a Georgetown University law professor who heads the Electronic Privacy Information Center, a privacy research group. “It’s not as if people going out of museums say, ‘Jeez, I wish that museum knew a lot more about me, I would’ve had a lot better experience.’ It’s being driven by the possibility of increased sales, advertising and better marketing.” As museums collect more personal information from their guests, privacy advocates warn, they’re opening themselves up to the same kinds of security breaches and potential lawsuits that have roiled companies like Home Depot and eBay. And with data-mining tools able to calculate a show’s most popular artworks, some museum observers worry that curators will choose exhibits that are the most crowd pleasing instead of the most challenging or artistically significant.

La question que soulève donc l’article du Wall Street Journal est celle du passage de l’observation et de l’étude des pratiques culturelles et artistiques à la désormais possible modélisation des offres culturelles basée sur l’analyse des comportements des amateurs d’art.