Vers la robotisation des musées ? A propos de « When the Art is watching you »

Désormais les lieux de l’art abritent des robots-médiateurs (Tate Britain), des robots-artistes (Jeu de Paume), et des robots-commissaires d’exposition (Le Mur – Collection Antoine de Galbert). Mais à trop concentrer notre attention sur ces nouveaux opérateurs artistiques, on en oublierait la présence d’autres machines (audio-guides, tablettes, consoles de jeu et smartphones) qui contribuent à la production, in situ, de nouveaux gisements d’informations. Dans l’article « When the Art is watching you »publié le 11 décembre 2014 dans The Wall Street Journal, la journaliste Ellen Gamerman propose une thèse particulièrement intéressante :

At today’s museums, all eyes aren’t just on the art. They’re on the visitors.

Ellen Gamerman fait notamment référence aux différents services de médiation proposés par les grands musées internationaux et notamment par le Dallas Museum of Art (DMA) et le Metropolitan Museum of Art de New-York (MET)

De fait, la journaliste pointe l’attention de ses lecteurs vers un modèle contemporain de la surveillance généralisée, qui n’est plus celui de la délation optique, mais qui relève de ce que le philosophe Dominique Quessada nomme la « sousveillance » :

Nous avons à faire à des processus qui anticipent à travers des un ensemble de logiciels d’analyse de bases de données interconnectées et de programmes de reconnaissance de comportements plus ou moins déviants,les événements délictuels à venir.”  “De la souveillance, La surveillance globale, un nouveau mode de gouvernementabilité”, In Multitudes n°40, hiver 2010, p.54

Bien entendu dans notre contexte, il faut substituer à la notion de dangerosité la notion de goût. De là, l’idée de formuler une hypothèse assez osée et d’envisager le musée comme un robot sans corps ni apparence physique autre que son architecture capable de percevoir son environnement, d’en donner une représentation et d’agir en fonction (n’est-ce pas là la définition d’un robot ?). Pour le moment nous n’y sommes pas mais à la lecture de l’article du Wall Street Journal, on comprend bien que ce qui est en train de se jouer, c’est une tendance générale à l’élaboration de transformer ces grands lieux de l’art en système intelligent capable d’adapter l’industrialisation du goût à la multiplicité des goûts individuels. [Cf.  à ce sujet l’excellent article de Nicolas Auray et Michel Gensollen  paru en 2007 dans l’ouvrage Goût à vendre. Essais sur la captation esthétique dirigé par Olivier Assoulay]. Mais reprenons ici les différents passages de l’article du Wall Street Journal qui appuient notre audacieuse hypothèse : 1 . Mieux comprendre les comportements des visiteurs :

At the Dallas Museum of Art, a frequent-visitor program asks guests to check in at spots around the building via their phones or on kiosks. By doing so, members win points toward rewards, like free parking, special-exhibition tickets or private use of the museum’s movie theater. The museum then filters the data to better understand guests’ behavior, like how often they visit, which shows they flock to and what art they ignore.

2. Mieux envisager les tendances : 

The Minneapolis Institute of Arts analyzes data from tens of thousands of visitor surveys to help make certain curatorial decisions. If the numbers indicate people aren’t so interested in a coming show, it might be reworked, postponed or moved to a smaller gallery. “It’s really a culture shift in museums for the curators to pay attention not just to what’s significant art historically, but also what’s perhaps on trend,” says Kristin Prestegaard, the museum’s chief engagement officer.

3. Savoir exactement ce que les gens ont vu :

More detailed information could help the museum deliver more personalized experiences to visitors, Mr. Sreenivasan [ndlr. the Met’s chief digital officer] said. “I want to be able to know exactly what people have seen, what they love, what they want to see more of, and have the ability to serve it up to them instantly,” he said. For example, “If someone loves a painting they’re looking at, they could get an instant coupon for the catalog, or a meal being sold at the cafeteria that’s based on it.”

4. Employer de nouveaux personnels  :

In a world where statistics used to be gathered by a guy in a gallery with a clicker, the big-data push is a potential game-changer. Today, when some museums make a pitch to prospective sponsors, they come armed with sophisticated graphs indicating what types of people come to the museum, what brings them there and why. Understanding audience behavior enables museums to target marketing for future exhibits or personalize messages to visitors based on their past viewing history. From an educational standpoint, data can help museums find the most effective tools for teaching their audiences about the art on the walls. In recent months, New York’s Metropolitan Museum of Art, the Museum of Fine Arts in Boston, the Nelson-Atkins Museum of Art in Kansas City, Mo., and the Minneapolis museum have all launched national searches for data analysts.

Bien entendu, cette entreprise de captation des données dans un tel contexte de pratiques culturelles soulève des questions de droit :

“When you’re looking at the art, you don’t want the art looking back at you,” said Marc Rotenberg, a Georgetown University law professor who heads the Electronic Privacy Information Center, a privacy research group. “It’s not as if people going out of museums say, ‘Jeez, I wish that museum knew a lot more about me, I would’ve had a lot better experience.’ It’s being driven by the possibility of increased sales, advertising and better marketing.” As museums collect more personal information from their guests, privacy advocates warn, they’re opening themselves up to the same kinds of security breaches and potential lawsuits that have roiled companies like Home Depot and eBay. And with data-mining tools able to calculate a show’s most popular artworks, some museum observers worry that curators will choose exhibits that are the most crowd pleasing instead of the most challenging or artistically significant.

La question que soulève donc l’article du Wall Street Journal est celle du passage de l’observation et de l’étude des pratiques culturelles et artistiques à la désormais possible modélisation des offres culturelles basée sur l’analyse des comportements des amateurs d’art.

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Visite nocturne : des robots dans les musées (2)

Dans un précédent billet « Des robots dans les musées », j’abordais la question de la présence des robots dans les musées non du point de vue de l’exposition mais à partir du mode de fréquentation des oeuvres. J’avançais l’hypothèse d’une expérience in visu et ex situ de l’art. En reclassant les informations agrégées ces derniers mois sur « mon Scoop.it », j’ai trouvé une nouvelle pièce à conviction venant justifier mon hypothèse. Il s’agit d’un article publié en février sous le titre « Des robots permettront bientôt de visiter la Tate Britain de nuit ». L’article présentait le nouveau prix IK de la Tate Britain.

Ce nouveau prix numérique est appelé le prix IK en mémoire à la philanthrope Irene Kreitman qui a aidé à financer le musée pendant plus de 25 ans. Il sera décerné chaque année à des idées originales utilisant la technologie numérique pour aider à relier la collection du musée à un public plus large.

Tommaso Lanza, Ross Cairns et David di Duca sont les premiers lauréats. Ces trois artistes formés au Royal College of Art ont fondé, en 2010, le collectif The Workers. Le projet qu’ils ont présenté, « After Dark », consiste à visiter la Tate Britain de nuit grâce à un petit robot spécialement conçu. Dans un entretien accordé à la journaliste du site club-innovation-culture.fr, Tommaso Lanza explique :

Cela va donner à l’art un angle différent, et une lumière différente, au sens propre comme au figuréL’inspiration initiale de ce projet est une émotion plus qu’une technologie spécifiqueIl s’agit d’être seul dans une vaste galerie historique. Nous voulons que les gens aient le sentiment d’avoir le contrôle, la maîtrise, tout en s’émerveillant devant une collection de 500 ans qui comprend certaines des œuvres les plus importantes au monde. Les robots seront fabriqués pour l’occasion et nous ferons en sorte de les rendre les plus simples possible. Nous avons principalement besoin de pouvoir contrôler les déplacements, la caméra et l’éclairage.»

Quatre robots ont donc été spécialement conçus pour circuler dans les salles du musées. Tommaso Lanza et Ross Cairns reviennent sur leur conception dans la vidéo « making of » :

Les robots ne circulent pas toutes les nuits dans les salles du musée. Leur activation relève pour le moment du régime de la performance, c’est-à-dire d’un temps et d’un lieu temporairement déterminé. A ce jour, l’expérience a été conduite une seule fois dans l’année entre les 13 et 17  août de 22h à 3 heures du matin. Le site Internet du projet et la bande-annonce invitaient les internautes à prendre le contrôle de l’un des quatre robots.

L’éligibilité de ces nouveaux amateurs d’art à distance dépendait toutefois de certaines contraintes technologiques (désactivation de pare-feu, utilisation du navigateur Chrome, etc.) et d’une bonne dose de chance : inscription en ligne, tirage au sort, liste d’attente… Mais une fois connectés, les heureux élus pouvaient déambuler à distance dans les salles de la Tate Britain plongées dans l’obscurité. Grâce à une tablette de commande affichée sur l’écran de leurs ordinateurs, ils étaient en mesure d’orienter le « regard » du robot en contrôlant l’inclinaison et les mouvements de « sa tête ».  Dans la vidéo « making-of » visionnée plus haut, Chris Hadfield, un ancien commandant de bord de la station Internationale, décrivait parfaitement cette nouvelle expérience in situ et ex situ de l’art  :

Vous vous piquez de curiosité. Vous oubliez ce que vous êtes réellement en train de faire. Votre attention se porte sur la peinture, et le robots et vos mains sont simplement l’extension de votre esprit. »

Téléprésence, fantômes, bases de données : des robots dans les musées (1)

Dans les salles du château d’Oiron (Deux-Sèvres), on peut croiser une Rolls-Royce de la robotique, Norio un droïde qui a pour fonction de permettre aux visiteurs handicapés moteurs de visiter les espaces d’exposition du château. Pour le moment, les visiteurs handicapés peuvent le piloter non pas de chez eux mais depuis un espace spécialement aménagé au rez de chaussée du château.

Cet irrésistible droïde est le symbole des transformations qui sont en train  de se jouer en sourdine dans le monde des musées et qui affectent notre rapport à l’art, à la culture et au patrimoine. De la fréquentation in situ et in visu héritée de l’expérience esthétique du Grand Tour, nous sommes en train de basculer irréversiblement vers une fréquentation de l’art in visu et ex situ.

Dans le même ordre d’idée on ne peut pas ne pas penser à l’Art Project de Google qui consiste à rendre accessible plus de 40 000 images haute résolution d’huile sur toile, de sculptures et de mobilier. Cette expérience de l’art qui repose sur la même expérience d’exploration du monde que Google Street View dessine à grande échelle une sensibilité qui se fonde sur la fréquentation in visu et ex situ donnant lieu parfois à des situations improbables à l’image du Tumblr The Camera in the mirror qui collectionne les selfies accidentels des robots de Google. Ambiance fantôme de l’Opéra…

Visiter des lieux de l’art et de la culture, c’est donc voir des lieux emblématiques désertés de présence humaine et parfois animés de présence fantomatique de robots. En janvier dernier, deux artistes contemporains, Joa Enxuto et Erica Love ont réalisé au Withney Museum une performance qui a pris la forme d’une conférence ayant pour titre Art Project 2023.

En faisant explicitement référence au projet de Google, Joa Enxuto et Erica Love interrogent le devenir d’une telle entreprise « philanthropique ». Pour le chercheur en sciences sociales et humaines, leur performance peut être considérée comme ce que l’historien Yvan Jablonka nomme une fiction de méthode c’est-à-dire une fabrication intellectuelle capable de s’écarter des faits pour penser les faits.

Voici en quelques mots les grands traits du scénario qu’ils ont imaginé  : Google achète au Withney Museum le bâtiment construit en 1963 par Marcel Breuer et le transforme en un lieu d’expérience augmentée de l’art. Les salles d’exposition sont devenues des salles immersives et interactives où les visiteurs peuvent avoir accès à des images hautes résolutions des oeuvres accrochées dans les plus grands musées du monde. Le bâtiment du Withney n’est plus un musée avec des cimaises mais un terminal où l’on peut consulter la grande base de données sur l’art de Google. Les visiteurs possédant les fameuses lunettes Google peuvent la consulter gratuitement. Pour les autres, il faut s’acquitter d’un droit d’entrée et ouvrir un compte Google.

L’exploration des collections – des bases de données – se fait avec l’aide d’algorithmes prescripteurs d’une part et accompagnée de Google Art Scholars d’autre part. Ces derniers sont des universitaires qui ont quitté  les labos des universités pour un salaire plus ronflant proposé par Google. Cette présence humaine hautement qualifiée est importante pour la société de Larry Page et de Sergueï Brin qui souhaitent toujours mettre en avant la dimension humaine dans le contexte des environnements numériques peuplés de légions d’algorithmes. 

Puis la gestion du bâtiment du Withney s’avère trop onéreuse pour Google qui décide alors de fermer le lieu et d’en construire une réplique en 3D. Mais au fil du temps, des légères aberrations commencent à apparaître dans les fichiers numériques, un grand nombre d’oeuvres commencent à disparaître des serveurs du moteur de recherche. Quelques mois plus tard, il n’y a plus aucune trace des oeuvres. Le récit de Joa Enxuto et Erica Love s’achève sur « L’avenir du musée » un article publié en 2023 dans la revue Art Forum et qui reprend à son compte la célèbre définition d’un musée par Marcel Breuer, l’architecte du Withney Museum :

« Il est plus facile de dire à quoi il (le musée) ne devrait pas ressembler. il ne devrait pas ressembler à un bâtiment de commerce ou de bureaux, il ne peut pas rappeler non plus un lieu de distraction facile. Sa forme et le matériaux dont il est construit devraient s’identifier à la masse d’une tour de cinquante étages et à celles des ponts, long d’un mille, au milieu de la jungle d’une ville bariolée. Il devrait être indépendant, (…) rejeter l’histoire tout en possédant un lien visuel avec la rue qui l’entoure. »

Cette conférence d’artiste qui est une vraie fiction de méthode expose avec beaucoup d’humour le scénario catastrophe d’une expérience de l’art à distance et curatée  par des algorithmes. Elle révèle aussi comment les experts en art (chercheurs, historiens, esthéticiens) jouent le rôle de médiateurs entre le public et non pas les collections mais les bases de données. Elle met en scène l’expérience de déterritorialisation de la fréquentation des oeuvres. A méditer.

Boîte noire : ce billet fait suite à une lecture d’un article de Mike Pepi intitulé Is a Museum a Database?:Institutional Conditions in Net Utopia.