Marx et les robots…

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Dans les deux articles présentés ci-dessous, dont le second est devenu un « classique » signé par Paul Krugman (lire les nombreux commentaires associés à cet article est sans doute aussi voire plus intéressant car il donne un bon reflet de l’état de la pensée sociale et économique aux USA quant aux évolutions  du marché du travail en lien avec le développement technologique), ce qui est intéressant est en réalité non pas de savoir si et comment les humains cohabiteront avec les robots sur le marché du travail, mais plutôt quelle conception de la technique nous nous sommes forgés. En d’autres termes, les robots sont-ils le produit ultime d’une societas ex machina – pour reprendre une expression de Braverman – où les orientations du monde social et économique, c’est à dire littéralement le changement historique, seraient directement induits par une innovation technologique en quelque sorte autonome, ou faut-il penser au contraire que l’innovation technique est socialement produite et est par conséquent la manifestation de rapports de force au sein du social ? Dans la première hypothèse, on peut considérer avec optimisme que la technique s’inscrit dans un mouvement mélioriste tel qu’elle finit toujours par profiter à l’humain (par exemple en imaginant que le robot délestera l’homme de tâches difficiles ou rebutantes) ; on peut aussi penser que l’innovation comme production d’un champ des possibles – certaines technologies deviennent des standards, d’autres des échecs – obéit à une sorte de téléologie, de finalité rationnelle dont le sens se révèle a posteriori. Dans la seconde hypothèse, la technologie est réinscrite dans le cadre des rapports de force socio-économiques. C’est cette idée que va commenter par exemple l’économiste Bruno Tinel, s’appuyant sur une lecture de théoriciens radicaux tels que Marglin ou Braverman et en inversant la formule de Marx selon laquelle « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur la société avec le capitaliste industriel » (Marx [1847], p. 79). En effet, à rebours de cette formule, on peut réinterpréter l’évolution historique en  considérant que c’est plutôt le suzerain qui donne le moulin à bras : « Le rôle de la technique est relativisé dans l’analyse par les radicaux au profit des luttes sociales, des rapports de pouvoir et de domination : c’est par eux qu’est résolue l’indétermination ex ante de l’organisation de la production. Celle-ci résulte alors des rapports de forces qui ont lieu à la fois dans la société et sur le terrain contesté qu’est le laboratoire secret de la production. Ce premier volet du refus, par les radicaux, du déterminisme technique strict revient à réaffirmer que l’organisation de la production est endogène aux rapports de production, pour un état donné du développement des forces productives. Comme l’écrit Braverman, la théorie d’une societas ex machina, pour qui «les attributs de la société moderne sont considérés comme sortant directement des cheminées d’usine, des machines-outils et des ordinateurs» (Braverman [1974], p. 22) doit être rejetée » (Bruno Tinel : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00196377/document)En résumé, les robots peuvent êtres analysés moins comme l’expression d’une sorte de matérialisme historique doté d’une force propre et animé par un progrès technique inexorable et finalisé que comme les révélateurs des forces sociales et économiques à l’oeuvre dans le monde capitaliste… Par extension, une telle perspective doit nous amener à considérer à nouveaux frais la question de la division du travail, question sur laquelle nous reviendrons dans un prochain article, à la fois parce qu’elle s’impose avec force dans les débats autour des effets possibles de la robotisation du monde du travail, notamment la substituabilité  du robot à l’humain, et aussi parce qu’elle permet de renouer avec des auteurs finalement mal connus dans le champ des sciences sociales qui ont pensé, dès le milieu des années 70, la question de la technique sous son versant le plus politique.

États-Unis : 1800 scientifiques se demandent si l’espèce humaine devait craindre l’avènement des robots

Peut-on vivre en harmonie avec les robots? C’est la question à laquelle une récente étude tente de répondre. En effet, pas moins de 1.800 scientifiques ont exprimé leur point de vue et les avis sont très partagés (http://fortune.fdesouche.com/370949-etats-unis-1800-scientifiques-se-demandent-si-lespece-humaine-devait-craindre-lavenement-des-robots)

Voici le résultat de l’étude de l’Université d’Elon aux États-Unis: 52 % des scientifiques qui se sont exprimés lors de cette étude sont persuadés que l’impact de la robotique permettra de créer de nouvelles perspectives pour l’Homme, une certaine valeur ajoutée, avec la création par exemple de nombreux emplois liés à ce secteur bien spécifique. On imagine en effet très bien la nécessité d’un large éventail de techniciens et d’ingénieurs pour le soin et la maintenance de nos nouveaux amis.

Les progrès en robotique permettent, entre autres, de soutenir notre charge de travail et aussi de nous remplacer dans des secteurs laborieux, dangereux ou de précision. On s’imagine déjà dans un univers à la Star Wars avec des robots utilitaires à chaque coin de rue, avec pourquoi pas un petit R2D2 en guise de compagnon pour nous apporter le café. L’automatisation par la robotisation va aussi faciliter l’ouverture de nouveaux marchés.

A terme donc, les robots pourront faciliter la création d’entreprise en réduisant les coûts. Mais tout ceci est aussi à double tranchant, car on oublie bien souvent que de nombreux métiers du quotidien, qui paraissent « invisibles », sont réalisés par des êtres de chair et de sang. Le sujet de la robotique est donc délicat.

L’automatisation à outrance par exemple ne risque-t-elle pas de remplacer à long terme totalement l’Homme? Sans forcément entrer dans un scénario à la Terminator où les robots prennent le dessus sur nous, on peut légitimement se poser la question.

C’est là qu’interviennent les 48 % d’experts qui estiment que les robots auront un rôle tellement important qu’ils auront plus de travail que nous, ce qui risquerait de créer de graves problèmes économiques. On se souvient des réserves du grand scientifique Stephen Hawking sur l’intelligence artificielle dont nous vous avions déjà parlé.

L’avancée technologique est souvent une véritable bénédiction, mais n’oublions pas que celle-ci peut être un outil pour nous surveiller et même dans le pire des cas nous nuire. On sait par exemple que bon nombre d’inventions de l’Humanité ont pour origine une technologie militaire transformée. On peut dès lors aisément imaginer le champ d’action d’une telle technologie…

Rise of the Robots

Paul Krugman

Catherine Rampell and Nick Wingfield write about the growing evidence for “reshoring” of manufacturing to the United States. They cite several reasons: rising wages in Asia; lower energy costs here; higher transportation costs. In a followup piece, however, Rampell cites another factor: robots.

The most valuable part of each computer, a motherboard loaded with microprocessors and memory, is already largely made with robots, according to my colleague Quentin Hardy. People do things like fitting in batteries and snapping on screens.

As more robots are built, largely by other robots, “assembly can be done here as well as anywhere else,” said Rob Enderle, an analyst based in San Jose, Calif., who has been following the computer electronics industry for a quarter-century. “That will replace most of the workers, though you will need a few people to manage the robots.”

Robots mean that labor costs don’t matter much, so you might as well locate in advanced countries with large markets and good infrastructure (which may soon not include us, but that’s another issue). On the other hand, it’s not good news for workers!

This is an old concern in economics; it’s “capital-biased technological change”, which tends to shift the distribution of income away from workers to the owners of capital.

Twenty years ago, when I was writing about globalization and inequality, capital bias didn’t look like a big issue; the major changes in income distribution had been among workers (when you include hedge fund managers and CEOs among the workers), rather than between labor and capital. So the academic literature focused almost exclusively on “skill bias”, supposedly explaining the rising college premium.

But the college premium hasn’t risen for a while. What has happened, on the other hand, is a notable shift in income away from labor:

Photo

Credit

If this is the wave of the future, it makes nonsense of just about all the conventional wisdom on reducing inequality. Better education won’t do much to reduce inequality if the big rewards simply go to those with the most assets. Creating an “opportunity society”, or whatever it is the likes of Paul Ryan etc. are selling this week, won’t do much if the most important asset you can have in life is, well, lots of assets inherited from your parents. And so on.

I think our eyes have been averted from the capital/labor dimension of inequality, for several reasons. It didn’t seem crucial back in the 1990s, and not enough people (me included!) have looked up to notice that things have changed. It has echoes of old-fashioned Marxism — which shouldn’t be a reason to ignore facts, but too often is. And it has really uncomfortable implications.

But I think we’d better start paying attention to those implications.

Voir aussi l’interview filmée de Paul Krugman sur :  http://www.businessinsider.com/paul-krugman-on-technology-and-the-economy-2013-2?IR=T

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La conquête de l’ubiquité : des robots dans les musées (3)

Il est certes un peu facile de reprendre le titre d’un article de Paul Valéry à propos du devenir des œuvres d’art, mais cette expression « la conquête de l’ubiquité » prend son sens aujourd’hui dans les lieux d’art et de culture. Dans un précédent billet, nous nous sommes arrêtés sur cette expérimentation qui s’est déroulée en août dernier à la Tate Britain : un robot spécialement conçu par des designers permettait à des internautes de visiter à distance le musée en contrôlant le déplacement de la machine et aussi l’inclinaison des capteurs vidéos. La fréquentation des œuvres d’art se place alors sous le régime d’une expérience de la présence à distance permettant d’explorer in visu quelques grands chefs d’œuvre du musée londonien. Un article paru cette semaine dans la quotidien régional Le Journal de Saône-et-Loire revient sur l’acquisition par la ville d’Autun d’un robot pour visiter à distance le musée d’art et d’histoire Rolin. Il s’agit plus précisément d’un robot Beam pro qui en apparence ne ressemble en rien à un robot humanoïde mais plus à une tablette posée à la verticale sur un socle mobile. On le voit ici dans un contexte bien particulier : c’était en mars 2014 dans le cadre d’une conférence TED donnée par Edward Snowden. Ne pouvant sortir du territoire russe, le lanceur d’alerte est intervenu à Vancouver par le biais de ce robot. Par robot, il faut entendre ici une machine qui est capable de matérialiser la présence physique d’une personne alors qu’elle n’est pas sur place. En d’autres termes, cette machine conçue par des français (AWABot) et des américains (Beam Pro) permet le don d’ubiquité, d’être ici et là. La société AWAbot avait déjà expérimenté la présence de robot dans un lieu d’art et de culture en mai dernier dans le cadre de la nuit des musées. Trois robots Beam Pro permettaient en effet de visiter, de 19h à minuit, les allées du musée gallo-romain de Lyon  situé sur la colline de Fourvière. (Cliquer ici pour consulter le reportage de France 3). beam-musée L’acquisition du musée Rolin de la ville d’Autun marque donc une étape majeure : il ne s’agit plus de démonstration temporaire mais de la mise en place d’un nouveau service à destination des publics :

« Cette technologie, utilisée notamment aux États-Unis, pour permettre aux élèves malades d’assister aux cours depuis leur lit d’hôpital, peut être adaptée pour que des visiteurs du monde entier ou ayant des problèmes de mobilité puissent visiter le musée Rolin comme s’ils y étaient, en totale liberté », explique Vincent Chauvet, adjoint au maire d’Autun en charge de l’embellissement général de la ville, de la rénovation du patrimoine historique et de l’accessibilité.

L’introduction de robots de téléprésence entraîne une nouvelle définition des services du musée et soulève la question des effets de l’optimisation du rendement des visites des lieux de l’art :

« Cette volonté d’acquérir un robot de télé présence pour le musée Rolin, chère à Anne Pasquier, responsable du service patrimoine de la Ville, a remporté un appel à projet du ministère de la Culture. Ainsi l’État participera financièrement à hauteur de 18 000 € à l’investissement, qui comprend l’acquisition du robot, l’accès au réseau Beam Pro, le développement du portail web et la communication », avance l’adjoint au maire d’Autun en charge du dossier. Le conseil régional de Bourgogne, a priori très emballé lui aussi par le projet, et l’Europe, devraient également mettre la main à la poche pour un montant de 25 000 € environ. « Il ne devrait rester à la charge de la ville d’Autun que 9 780 €, le coût global de l’investissement étant de 52 780 €. Mais nous ferons appel à des mécènes dont la société Orange qui est déjà partenaire du musée Rolin », détaille Vincent Chauvet qui travaille à d’autres partenariats. « Pour la municipalité, le coût sera très probablement nul. Et cet investissement permettra de dégager des recettes », assure l’élu.

Un robot qui préfèrerait ne pas

On doit à la littérature l’invention du terme « robot » et plus précisément au dramaturge tchèque Karel Capek auteur en 1920 de la pièce RUR (Robots Universels de Rossum) dans laquelle il décrit l’évolution d’une usine qui inonde la terre d’esclaves artificiels censés soulagés les hommes de leurs corvées.  D’une manière générale, il est entendu d’associer aujourd’hui au terme « robot » ce qui relève de l’automatisation de tâches répétitives à grande échelle. On doit aussi à la littérature la description d’un symptôme lié à la répétition des tâches manuelles  à travers le personnage de Bartleby imaginé en 1853 sous la plume d’Herman Melville. Bartleby est un copiste de pièces juridiques, un scribe qui officie dans un bureau de la Cour de la Chancellerie à New-York.

Pour commencer, Bartleby abattit une extraordinaire quantité d’écritures. On eût dit d’un homme longtemps affamé de copie et se gorgeant de mes documents. Il ne s’arrêtait pas pour digérer, mais tirait jour et nuit à la ligne, copiant à la lumière du soleil comme à celle des bougies. J’aurais été ravi de son application s’il avait été allègrement industrieux. Mais il écrivait toujours silencieusement, lividement, machinalement.    (Herman Melville, Bartleby le scribe, traduit de l’anglais par Pierre Leyris, Gallimard, Paris, 1996,p.24)

Et puis un jour la machine Bartleby s’enraye :

Il était, je crois, depuis trois jours avec moi, et ses propres écritures n’avaient pas encore dû être collationnées lorsque, fort pressé d’expédier une petite affaire en cours, j’appelai tout à coup Bartleby. Dans ma hâte et ma confiance naturelle en son obéissance immédiate, j’étais assis la tête penchée sur l’original, et ma main droite tendant la copie de flanc avec quelque nervosité, afin que Bartleby pût s’en saisir dès l’instant qu’il émergerait de sa retraite et se mît au travail sans le moindre délai. (…) Imaginez ma surprise, non, ma consternation lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d’une voix singulièrement douce et ferme : « Je préférerais pas. »       (Herman Melville, Bartleby le scribe, traduit de l’anglais par Pierre Leyris, Gallimard, Paris, 1996, p.25.)

Qu’est-ce que serait un robot victime du syndrome de Bartleby ? Un robot qui préférerait ne pas ? Voici le robot CoGiRo  :

C’est un robot transpalette conçu entre 2010 et 2013 dans le cadre d’un programme ANR réunissant trois laboratoires (Institut Pascal, LIRMM et EPI COPRIN – INRIA Sophia Antipolis) et une entreprise (TECNALIA France).  Il a pour fonction de déplacer très rapidement de très lourdes charges (jusqu’à 500 kg). Voici le même robot dans le cadre  de l’exposition Science, fiction, culture, capital qui s’est tenue à l’Ecole Supérieure des beaux-arts de Montpellier en janvier 2013. (voir vidéo à partir de 4’29 »).

Que s’est-il donc passé ? Le robot CoGiRo a-t-il été pris d’une soudaine crise d’apoplexie algorithmique ? Le voici qui se met à déplacer avec une extrême lenteur une simple chaise donnant l’impression au visiteur que celle-ci est en lévitation dans l’espace d’exposition. Cette oeuvre signée Michael Sellam est le symbole de ce que l’art, et plus précisément la création artistique peut apporter à la robotique et au monde de l’ingénierie. Non pas des idées ou des formes spectaculaires, mais la possibilité de concevoir autrement les machines que nous fabriquons tout en offrant les conditions nécessaires pour y parvenir : CoGiRo n’a pas été imaginé pour déplacer lentement de lourdes charges. Comme si « productivité » impliquait toujours « rapidité ». Mais être lent est-ce être nécessairement contre-productif ? Pour concevoir cette pièce, Michael Sellam a travaillé avec les ingénieurs de CoGiRo. Dans un entretien accordé le 26 septembre dernier il explique sa démarche :

Mon travail consiste en un dialogue précis avec des ingénieurs qui sont les seuls spécialistes. Ils doivent produire des programmes qui répondent à des attentes de plus value. Je leur pose toujours la question : « Qu’est-ce que vous ne faite jamais dans votre travail ? » En posant cette question, ils commencent à envisager des capacités jamais exploitées. Il y a une brèche intéressante qui s’ouvre. C’est comme si on lisait entre les lignes d’un programme très fermé tout ce qui n’est pas permis et prévu…  Ce qui m’intéresse c’est le dialogue avec les ingénieurs et mettre en place des situations où ils peuvent réaliser ce qu’ils n’ont pas le temps d’imaginer… Je replace l’humain au centre du travail et de l’oeuvre. Mon travail ne dénature pas les robots déjà existants. Ces machines ne sont jamais détournées. Elles continuent de fonctionner, de remplir les tâches pour lesquelles elles ont été fabriquées ou programmées. J’ai un respect pour la fonction de l’objet. Mon travail relève d’une logique de  l’amplification de la fonction des objets.

Concevoir un robot qui préférerait ne pas ou comment l’art contribue de manière décisive aux logiques d’invention et d’innovation.

Téléprésence, fantômes, bases de données : des robots dans les musées (1)

Dans les salles du château d’Oiron (Deux-Sèvres), on peut croiser une Rolls-Royce de la robotique, Norio un droïde qui a pour fonction de permettre aux visiteurs handicapés moteurs de visiter les espaces d’exposition du château. Pour le moment, les visiteurs handicapés peuvent le piloter non pas de chez eux mais depuis un espace spécialement aménagé au rez de chaussée du château.

Cet irrésistible droïde est le symbole des transformations qui sont en train  de se jouer en sourdine dans le monde des musées et qui affectent notre rapport à l’art, à la culture et au patrimoine. De la fréquentation in situ et in visu héritée de l’expérience esthétique du Grand Tour, nous sommes en train de basculer irréversiblement vers une fréquentation de l’art in visu et ex situ.

Dans le même ordre d’idée on ne peut pas ne pas penser à l’Art Project de Google qui consiste à rendre accessible plus de 40 000 images haute résolution d’huile sur toile, de sculptures et de mobilier. Cette expérience de l’art qui repose sur la même expérience d’exploration du monde que Google Street View dessine à grande échelle une sensibilité qui se fonde sur la fréquentation in visu et ex situ donnant lieu parfois à des situations improbables à l’image du Tumblr The Camera in the mirror qui collectionne les selfies accidentels des robots de Google. Ambiance fantôme de l’Opéra…

Visiter des lieux de l’art et de la culture, c’est donc voir des lieux emblématiques désertés de présence humaine et parfois animés de présence fantomatique de robots. En janvier dernier, deux artistes contemporains, Joa Enxuto et Erica Love ont réalisé au Withney Museum une performance qui a pris la forme d’une conférence ayant pour titre Art Project 2023.

En faisant explicitement référence au projet de Google, Joa Enxuto et Erica Love interrogent le devenir d’une telle entreprise « philanthropique ». Pour le chercheur en sciences sociales et humaines, leur performance peut être considérée comme ce que l’historien Yvan Jablonka nomme une fiction de méthode c’est-à-dire une fabrication intellectuelle capable de s’écarter des faits pour penser les faits.

Voici en quelques mots les grands traits du scénario qu’ils ont imaginé  : Google achète au Withney Museum le bâtiment construit en 1963 par Marcel Breuer et le transforme en un lieu d’expérience augmentée de l’art. Les salles d’exposition sont devenues des salles immersives et interactives où les visiteurs peuvent avoir accès à des images hautes résolutions des oeuvres accrochées dans les plus grands musées du monde. Le bâtiment du Withney n’est plus un musée avec des cimaises mais un terminal où l’on peut consulter la grande base de données sur l’art de Google. Les visiteurs possédant les fameuses lunettes Google peuvent la consulter gratuitement. Pour les autres, il faut s’acquitter d’un droit d’entrée et ouvrir un compte Google.

L’exploration des collections – des bases de données – se fait avec l’aide d’algorithmes prescripteurs d’une part et accompagnée de Google Art Scholars d’autre part. Ces derniers sont des universitaires qui ont quitté  les labos des universités pour un salaire plus ronflant proposé par Google. Cette présence humaine hautement qualifiée est importante pour la société de Larry Page et de Sergueï Brin qui souhaitent toujours mettre en avant la dimension humaine dans le contexte des environnements numériques peuplés de légions d’algorithmes. 

Puis la gestion du bâtiment du Withney s’avère trop onéreuse pour Google qui décide alors de fermer le lieu et d’en construire une réplique en 3D. Mais au fil du temps, des légères aberrations commencent à apparaître dans les fichiers numériques, un grand nombre d’oeuvres commencent à disparaître des serveurs du moteur de recherche. Quelques mois plus tard, il n’y a plus aucune trace des oeuvres. Le récit de Joa Enxuto et Erica Love s’achève sur « L’avenir du musée » un article publié en 2023 dans la revue Art Forum et qui reprend à son compte la célèbre définition d’un musée par Marcel Breuer, l’architecte du Withney Museum :

« Il est plus facile de dire à quoi il (le musée) ne devrait pas ressembler. il ne devrait pas ressembler à un bâtiment de commerce ou de bureaux, il ne peut pas rappeler non plus un lieu de distraction facile. Sa forme et le matériaux dont il est construit devraient s’identifier à la masse d’une tour de cinquante étages et à celles des ponts, long d’un mille, au milieu de la jungle d’une ville bariolée. Il devrait être indépendant, (…) rejeter l’histoire tout en possédant un lien visuel avec la rue qui l’entoure. »

Cette conférence d’artiste qui est une vraie fiction de méthode expose avec beaucoup d’humour le scénario catastrophe d’une expérience de l’art à distance et curatée  par des algorithmes. Elle révèle aussi comment les experts en art (chercheurs, historiens, esthéticiens) jouent le rôle de médiateurs entre le public et non pas les collections mais les bases de données. Elle met en scène l’expérience de déterritorialisation de la fréquentation des oeuvres. A méditer.

Boîte noire : ce billet fait suite à une lecture d’un article de Mike Pepi intitulé Is a Museum a Database?:Institutional Conditions in Net Utopia.

Robolution et marché du travail

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Dans un blog indiscutablement robophile, son auteur tente d’évaluer les conséquences que produira la robotisation du monde sur le marché de l’emploi ((http://www.rethinkrobotics.com/cant-friends/) : « The simple fact that technology makes human life better has been proven over and over and over again. It’s time to shift the focus from the threat that robots are to human jobs (and not just blue collar jobs –we’re talking about traditional white collar jobs like lawyers, doctors, journalists and more). Let’s spend time, energy and resources on what we need to embrace this new workforce, no matter where it works. Questions that come to mind include:

  • What will we humans be doing while the robots do the rest?
  • What should we be doing now to shore up education and training programs so that humans and robots can work together?
  • What changes should we be thinking about in terms of our infrastructure?

Exploring answers to these questions now will make us more ready to take advantage of the new paradigm.  I don’t have the answers  but believe me, I’d much rather be spending my time on those challenges than answering yet again the question, “Will robots replace humans in the workforce?” Wouldn’t you? »

La question de la transformation du marché de l’emploi et de la reconfiguration des métiers suscite, de fait, une abondante littérature. Cela est sans doute directement lié à la crise économique qui touche la zone européenne, à la montée du chômage (en réalité, si on cumule les dernières données statistiques sur l’ensemble de la zone euro, le chômage est en décroissance, « même si 21,6% des moins de 25 ans (en octobre 2014) sont à la recherche d’un emploi dans les 28 Etats membres de l’Union européenne, soit 4,983 millions de personnes » (http://www.touteleurope.eu/actualite/le-taux-de-chomage-dans-les-etats-membres-octobre-2014.html) et à l’idée diffuse, mais sans doute anxiogène pour une partie des salariés, selon laquelle une réforme du marché de l’emploi est inévitable (http://www.liberation.fr/economie/2014/12/07/jean-tirole-croit-en-la-france-a-condition-qu-elle-se-reforme_1158559). Dans ce contexte, l’irruption des robots peut être perçue comme une menace : menace sur la compétence de certains salariés lorsque les robot se révèlent plus adroits, plus forts, plus rapides, plus exhaustifs, bref, plus qualifiés ; menaces sur la justification même des emplois, lorsque – pour prendre un exemple auxquels nous avons tous été confrontés – les caissières de supermarché cèdent progressivement la place à des lecteurs de codes barre ; menaces sur le sens de l’identité ou de l’appartenance à un groupe professionnel ; menace exercée sur les moins diplômés dont on peut se demander quelle place ils peuvent occuper sur un marché de l’emploi à qualification élevée. En retour, on peut considérer que la robotique – en l’occurrence la cobotique – réduit les troubles musculo-squelettiques des opérateurs (http://www.humanoides.fr/2014/07/31/un-concours-sur-la-cobotique-est-lance-par-le-gouvernement-francais/) ou encore qu’elle facilite les activités menées dans des environnements extrêmes (http://www.cea.fr/technologies/les-recherches-du-cea-en-robotique-), mais ces avantages semblent bien faibles en comparaison des peurs suscitées par l’intrusion des robots sur le marché de l’emploi.

Pour se faire une bonne idée des enjeux associés à la robotisation du travail, je renvoie ci-dessous à un excellent article de Marc Chevallier, publié sur le site d’Alterecoplus, et intitulé « Les robots vont-ils tuer nos emplois ? » (http://www.alterecoplus.fr/les-robots-vont-ils-tuer-nos-emplois) : dans la lignée de travaux tels ceux de Paul Jorion, la question posée in fine, sous-tendue par un nécessaire distinguo à opérer entre création de richesse et création d’emplois, est celle de savoir si de la robolution peut émerger un nouveau modèle sociétal où les robots travaillent pendant que les humains, dégagés de la nécessité du labeur, s’adonnent à des activités de loisirs : « Les richesses doivent être mieux partagées. Actuellement, 20% de la population concentrent plus de 50% des richesses au monde. Les politiques doivent imposer une solidarité nationale et créer une allocation universelle, afin de rétribuer ceux qui ont perdu leur emploi pour être remplacés par un robot. Pour financer cette caisse commune, je suggère de créer une taxe « Sismondi » (ndlr, du nom de l’économiste Simonde de Sismondi) sur la productivité des machines. L’Homme doit pouvoir toucher une part importante des gains générés par la machine qui l’a remplacé » comme le préconise Paul Jorion (http://www.capital.fr/carriere-management/actualites/pourquoi-les-robots-vont-detruire-des-millions-d-emplois-972164). Un tel modèle, on le voit, prendrait le contre-pied des théories de l’accomplissement de l’homme par le travail (dont on trouve la trace y compris sous la plume de Pierre Bourdieu dans sa préface au désormais classique « Les chômeurs de Marienthal ») et constituerait une profonde révolution anthropologique.

« En 2011, le logiciel d’intelligence artificielle Watson, mis au point par IBM, avait créé la sensation aux Etats-Unis en remportant la finale de Jeopardy! face à deux champions du jeu télévisé. Depuis il a trouvé des applications moins ludiques : selon IBM, il est désormais capable d’établir des diagnostics médicaux pour le dépistage du cancer avec une plus grande fiabilité que des médecins humains, ainsi que de proposer des traitements adaptés au profil des patients.

Le cas Watson illustre la rapidité et l’ampleur des progrès en cours des machines apprenantes, de la numérisation et des big data. A l’instar des précédentes révolutions industrielles, ceux-ci sont amenés à bouleverser profondément le monde du travail, menaçant de disparition des millions d’emplois, selon plusieurs études récentes.

La révolution digitale entraîne une transformation radicale des modes de production, ouvrant un nouveau cycle de destruction créatrice

La révolution digitale en cours « se caractérise par une extension sans précédent des possibilités d’automatisation, qui interroge la place de l’homme dans les processus de production, voire de décision », affirme ainsi une récente étude du cabinet Roland Berger. Elle entraîne « une transformation radicale des modes de production », ouvrant « un nouveau cycle de destruction créatrice ».

Les emplois qualifiés pas épargnés

Non seulement cette nouvelle vague d’automatisation menace un peu plus les métiers déjà fortement touchés par la robotisation, historiquement situés dans l’industrie, mais elle concerne désormais des emplois qualifiés à fort contenu intellectuel, qu’on croyait protégés jusqu’ici. Des métiers aussi divers que ceux de courtier d’assurances, analyste juridique, employé de laboratoire d’analyse médicale apparaissent d’ores et déjà sur la sellette.

Le processus apparaît en particulier déjà bien avancé dans les secteurs de la banque ou des assurances, où le traitement de l’information est largement automatisé. Appliquant à la France l’analyse menée par l’université d’Oxford en 2013 pour les Etats-Unis, le cabinet Roland Berger estime que 42% des emplois français connaissent un risque élevé (plus de 70%) d’être automatisés d’ici vingt ans. De son côté, au terme d’un travail similaire, le think tank européen Bruegel parvient à la conclusion que presque 50% des emplois français pourraient être concernés. Selon Bruegel, la France n’a rien d’une exception en Europe : l’Allemagne (51% des emplois concernés), mais surtout les pays d’Europe du Sud comme l’Espagne (55%), l’Italie (56%) et d’Europe de l’Est, tels la Pologne (56%) ou la Roumanie (62%) seront plus touchés.

Evolution des métiers

L’automatisation des tâches n’est pas systématiquement synonyme de destruction d’emplois, prennent cependant soin de souligner Roland Berger et Bruegel, qui précisent que leurs estimations sont basées sur les emplois tels qu’ils existent actuellement : débarrassés de leurs aspects les plus répétitifs – les tâches automatisables –, les métiers sont en effet amenés à évoluer pour se recentrer sur des taches à plus forte valeur ajoutée, impliquant par exemple le contact humain ou la créativité.

Ces estimations ne tiennent pas compte non plus des nouveaux emplois qui verront le jour grâce à cette automatisation. « Mais les emplois créés ne se substitueront pas aux emplois détruits, ni en termes de compétences requises, ni en termes de positionnement sur la chaîne de valeur, ni même en termes de répartition géographique », soulignent les experts de Roland Berger.

L’automatisation risque d’accélérer la concentration de l’emploi dans les métropoles

L’automatisation risque en effet d’accélérer la concentration de la création de valeur, et donc de l’emploi, dans les métropoles les plus denses en compétences. Sur le plan industriel, elle devrait profiter aux grands « infomédiaires » – Google, Apple, Facebook, Amazon… – qui s’insèrent dans les chaînes de valeur d’un nombre croissant de secteurs et y conquièrent une position de force grâce aux volumes gigantesques d’informations qu’ils collectent sur les utilisateurs. Ceux-ci semblent dès lors appelés à conquérir des positions de monopole sans précédent. Enfin, en s’attaquant aux activités tertiaires, l’automatisation menace les emplois qualifiés et bien rémunérés qui forment l’ossature des classes moyennes. De quoi déstabiliser le cœur des sociétés des pays développés.

Anticipation

Faudra-t-il alors interdire les « licenciements robotiques » ? Le remède serait pire que le mal, insiste le cabinet Roland Berger, qui souligne à quel point le retard pris par les PME de l’industrie française pour se robotiser a nui à leur compétitivité, et donc in fine a détruit de nombreux emplois. La réponse passerait plutôt par l’anticipation de ces tendances, en soutenant l’investissement des entreprises, en accompagnant la transition des secteurs et des personnes concernés et en particulier en mettant le paquet sur la formation et la mobilité de la main-d’œuvre.

La véritable question n’est pas celle du refus du progrès technique, mais de la manière dont les gains de productivité qu’il génère sont partagés

Au XVIIIe siècle, la révolution agricole a fait craindre l’explosion du chômage de masse. Il n’en a rien été : le progrès technique dans l’agriculture a fait bondir la production et baisser les prix, avec pour résultat d’augmenter le pouvoir d’achat, tout en « libérant » une importante quantité de main-d’œuvre qui a trouvé à s’employer dans l’industrie naissante et permis son essor. Le même « déversement », pour employer le terme popularisé par l’économiste et démographe français Alfred Sauvy, s’est observé durant la deuxième moitié du XXe siècle de l’industrie vers les services.

La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut refuser le progrès technique ou bien l’accompagner, mais de déterminer la manière dont les gains de productivité qu’il génère seront partagés. Dans l’après-guerre, ceux-ci ont été partagés équitablement entre les entreprises (sous forme de profits) et les salariés (sous forme d’emplois et d’augmentations de salaires), donnant naissance à la dynamique vertueuse des Trente Glorieuses. Jusqu’à ce que les chocs pétroliers, la financiarisation des entreprises et la mondialisation ne mettent à mal ce compromis historique.

Que faire des gains de productivité?

Les gains de productivité permis par l’automatisation permettront-ils d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés et de créer de nouveaux emplois pour satisfaire des besoins sociaux encore mal adressés (dans la santé, l’éducation, la protection de l’environnement etc.) ? Ou bien seront-ils intégralement empochés par de grands monopoles mondiaux et leurs actionnaires, creusant un peu plus les inégalités ? Telle est au fond la question que pose la troisième révolution industrielle en cours. Pour empêcher l’explosion du chômage et des inégalités, l’une des réponses incontournables devrait alors être… la réduction du temps de travail. Sur le long cours, celle-ci a en effet toujours accompagné l’amélioration de la productivité. En 1930, John Maynard Keynes prédisait même qu’avant la fin du siècle, la technologie serait suffisamment avancée pour permettre à des pays comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis de parvenir à la semaine de travail de 15 heures. Chiche ? » (Marc Chevallier, Alterecoplus)