Spermbots ou spermboats ? : de l’usage des nano-robots dans la procréation…

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Copyright : Patricia Bastit (https://www.tumblr.com/register/follow/365robot)

La « nature » est une notion profondément ambiguë, comme le montrent de nombreux travaux – parmi lesquels ceux de Latour, Descola, Haraway – qui bâtent en brèche l’idée d’un « grand partage » (http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/15-GRAND-PARTAGEpdf.pdf) entre les deux termes autour desquels s’organise traditionnellement la coupure dualiste « nature vs culture ». En effet, pas plus qu’on ne saurait opposer une nature « originelle » où – selon un bon mot – la main de l’homme n’aurait jamais mis les pieds à une civilisation marquée par l’emprunte de la technologie, on ne peut rigoureusement disjoindre les prétendus « modernes » des « bons sauvages », la pensée rationnelle et l’esprit chamanique, les concepts et les croyances, les savants doués d’objectivité et les ensorcelés du bocage mayennais étudiés par Favret-Saada ou encore les témoins d’apparitions extra-terrestres pris au sérieux par Pierre Lagrange (http://home.nordnet.fr/~phuleux/reprendr.htm). Dans une telle optique, le corps peut-il être sérieusement considéré comme une expression de la « nature », une sorte de donné pré-technologique, pré-capitaliste, pré-civilisationniste qui exprimerait son « naturel » dans la santé et les maladies, la sexualité, etc. ? La réponse est bien entendu négative. Qu’on se place du côté de la bio-politique (Foucault) ou de la sociobiologie (Haraway), il est clair que le corps est en permanence « travaillé » par le social : le corps des pauvres n’est pas celui des riches du point de vue de la santé ou aujourd’hui de la chirurgie esthétique ; le corps physique et la force de travail ont fait l’objet – en lien avec l’industrialisation et le développement du capitalisme – de visées particulières ; la médecine comme « savoir-pouvoir (Foucault) a « découpé » le corps et énoncé des symptomatologies, de même que l’appareil d’état contrôle et régule le sexe, les naissances, la mort (voir sur la notion de biopolitique et son abandon progressif chez Foucault, Bernard Andrieu : http://leportique.revues.org/627). Le corps est donc le réceptacle d’intimations sociales et institutionnelles, de hiérarchies, de pouvoirs, de modes de gouvernance, de transformations et d’avancées médicales, sanitaires, hygiénistes. A cet égard, et sans aller jusqu’à évoquer ici les théories post ou trans-humanistes qui se multiplient et qui attestent à la fois de la composante hybride du corps mais aussi, sur un versant plus idéologique, d’une possible réorientation du social par un interventionnisme prothétique censé maximiser les potentialités de l’humain, on notera que les robots peuvent aujourd’hui intervenir sur une dimension du corps qui semblait encore peu ou prou échapper aux artefacts : les spermatozoïdes, désormais assistés par des « spermbots ».

L’avantage de cette technologie est qu’elle semble répondre à un défi complexe : introduire dans le corps des nano-robots thérapeuthiques en utilisant une force motrice naturelle, la flagelle des spermatozoïdes. Si j’avoue être incapable de tirer la moindre leçon éthique, anthropologique ou sociologique de cette nouvelle expérimentation, du moins m’a t-elle immédiatement évoqué le film de Richard Fleischer, Le voyage fantastique (1966), vu en noir et blanc sur un téléviseur d’un autre temps… Quant à savoir si les spermbots constituent un nouvel appareillage bio-politique, c’est là une question que je ne trancherai pas…

How do you control a spermbot? Try a magnetic field

TAKE bull sperm, mix in some nanotubes, and what do you get? Why the very first spermbot, of course. Eventually, these biobots could be used to shepherd individual sperm to eggs or to deliver targeted doses of drugs.

Oliver Schmidt and colleagues at the Institute for Integrative Nanosciences in Dresden, Germany, combined individual sperm cells with tiny magnetic metal tubes to create the first sperm-based biobots.

It is far from easy to control a single cell that propels itself through fluid with its whip-like flagellum. Until now researchers had only managed to persuade groups of cells to cooperate, with the help of chemical gradients and magnetic fields. For example, a group of bacteria were used to push a tiny bead along.

To create the spermbots, the team made microtubes 50 microns long, by 5 to 8 microns in diameter from iron and titanium nanoparticles. They added the tubes to a fluid containing thawed bull sperm. Because one end of each tube was slightly narrower than the other, sperm that swam into the wider end become trapped, headfirst, with their flagella still free.

To control the orientation of the microtubes, the team used external magnetic fields. It works much as a compass needle aligns with Earth’s magnetic field. This enabled the team to control the direction in which the sperm swam (Advanced Materials, doi.org/f2n46m).

Schmidt says that sperm cells are an attractive option because they are harmless to the human body, do not require an external power source, and can swim through viscous liquids.

« This type of hybrid approach could lead the way in making efficient robotic micro-systems, » says Eric Diller at the University of Toronto, Canada, although it is hard to get micro-robots to swim as fast as biological cells.

This article appeared in print under the headline « How do you control a spermbot? Stick its head in a tube »

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Soubrobotte : quand le désir en coupe coupe le désir

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Initialement connu pour ses recherches sur l’intelligence artificielle appliquées aux jeux d’échec ou aux chatbots, David Levy jouit d’une notoriété bien plus grande encore depuis la publication, en 2007, d’un ouvrage intitulé « Love and sex with robots », dans lequel il prévoit que les relations sexuelles entre les humains et les robots devraient advenir et se généraliser dans un futur proche (http://www.theguardian.com/technology/2009/sep/16/sex-robots-david-levy-loebner). Et de fait, les progrès de différents secteurs de la recherche appliquée offrent un socle réaliste à ce type de prédiction, qu’il s’agisse de la création d’émotions ou de personnalités artificielles, de la production d’épidermes synthétiques, du réalisme croissant des artefacts humanoïdes notamment. On peut ajouter à cela que les facteurs sociaux eux-mêmes rendent crédibles ce scénario, avec l’augmentation du taux de divorces et des situations de célibat prolongé chez les 18-34 ans, un économiste japonais ayant même proposé d’instituer une taxe pour les individus au physique avenant comme mécanisme incitatif au mariage (http://archive.francesoir.fr/actualite/societe/apon-taxer-les-beaux-celibataires-pour-augmenter-le-nombre-de-mariages-218055.html).

Quoiqu’il en soit, le scénario prospectif de Levy semble avoir inspiré artistes et designers puisqu’un article daté de ce jour met en scène, avec un certain réalisme, l’anatomie intérieure d’une « soubrobotte », robot destiné à un commerce qu’on hésitera à qualifie de charnel, tant le plastique, l’électronique et les éléments mécaniques l’emportent dans cette vue en coupe de la créature.

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http://www.tomsguide.fr/actualite/soubrobotte-robot-sexuel,45945.html

Cette anatomie fonctionnelle en coupe, qui n’invite guère à l’exaltation du désir, prend en quelque sorte à « contre-pied » – ne pas prendre son pied, n’est-ce pas prendre à contre-pied ?! – les thèses défendues par Donna Haraway dans son célèbre manifeste sur les cyborgs et les femmes (nous laisserons de côté les singes qui figurent également en bonne place dans l’ouvrage en question). Si les cyborgs actualisent chez Haraway, par leur nature hybride, la possibilité d’une déconstruction et d’un renversement des rôles assignés et des rapports de domination parce qu’ils « rendent très problématiques les statuts de l’homme, de l’humain, de l’artefact, de la race, de l’entité individuelle ou du corps » (Haraway, Des singes, des cyborgs et des hommes. La réinvention de la nature, Chambon, 2009, p. 315), il est assez visible que la « soubrobotte » s’apparente plus à la machine animée, à un automate destinés à satisfaire le désir phallocentrique, qu’à un cyborg contribuant à déconstruire l’image de la corporéité féminine comme « innée, organique, nécessaire » (Haraway, p. 319).

Dans un article à suivre, je montrerai pourtant comment la sexualité robotique, ou plus exactement les nouvelles formes de compagnonnage sexuels entre humains et robots, contribuent à la déconstruction des tropes sur l’amour, la fidélité, l’émotion et les affects, le plaisir et le désir, et inaugurent une série véritablement troublante d’interrogations juridiques inédites sur la conjugalité.